L’écriture déménage

Papyrus, parchemins, livres et enfin ebooks. L’écriture a fait un long voyage. Lettre après lettre, mot après mot, en file indienne elle continue son chemin tranquille et inexorable jusqu’à l’ebook. Elle délaisse la matière qui l’hébergeait pour se transférer sur un autre support, où films, musiques et séries TV se sont déjà installés. Il s’agit d’un monde dans lequel les lignes se disposent toujours l’une après l’autre, mais sans rester immobiles. Elles changent les dimensions des caractères et ainsi la page devient comme un mètre qui s’allonge et se raccourcit selon ce que l’on doit mesurer. La transformation liée aux ebooks est une des plus profondes que notre société doit affronter. L’écriture “sont” les instructions avec lesquelles est construite la civilisation humaine. « Avec elle on a bâti maisons, villes et pays ». Voilà pourquoi l’argument suscite de fortes réactions : il y a toute une charge émotionnelle attachée aux livres. C’est pire que le passage du franc à l’euro!  

Certains « affirment que le livre de papier est trop confortable et trop imprégné de sentiments et d’habitudes, pourtant on ne l’abandonnera jamais » : écrit Mauro Sandrini.  Mais ce sont les mêmes qui, il y a un siècle et demi, disaient que les femmes étaient trop attachées à l’aiguille et au fil pour passer à la machine à coudre, ou qui préféraient laver à la main plutôt qu’avec la machine à laver.
« Il est évident que chaque innovation technique est potentiellement destructrice de ce qui lui préexiste, qu’elle efface une partie des habitudes des gens ». Mais il faut s’y résigner, aussi parce que, comme soutient Francesco Cataluccio, d’ici peu: « arrivera une génération de personnes habituée à travailler avec des livres immatériels qui n’aura aucune nostalgie du papier pour le simple motif qu’elle n’aura pas eu l’habitude de le manier ».
Dans son livre Eloge des e-books, Mauro Sandrini analyse chaque aspect de ce changement d’époque. Son texte a été auto-publié en janvier dernier et a été mis en vente dans un format résolument digital. Mais ne pensez pas qu’il soit un « nerd » (un boutonneux) fanatique de Hi Tech car « la technologie » pour lui « c’est un trou noir » dans lequel il ne se sent jamais complètement à son aise. Cependant un jour il a regardé ses livres et il s’est senti comme ça : « Je regarde ma bibliothèque et je pense qu’elle est trop lourde… D’une grande partie de ces livres je veux m’alléger… Leur fonction matérielle n’est plus nécessaire… Tous ces livres me fatiguent, m’alourdissent, c’est comme flâner avec un manteau le quinze août ».
Et voilà que magiquement l’ebook devient le moyen de s’alléger et vider les étagères, sans perdre les livres qu’il y a dedans.
« La technologie est violente et indolore comme la guillotine quand elle tombe sur la vie des gens. En un instant elle coupe le passé du futur et réduit le présent à la durée d’une ampoule. Ce qu’il y avait il n’y aura plus ». Maintenant l’ebook est à la mode, mais dans quelques années il deviendra naturel de lire sur les tablettes électroniques. L’objet à la mode disparaît et est incorporé dans nos gestes quotidiens. « La guillotine de la technologie ne répand pas de sang, mais elle efface des habitudes pendant qu’elle en crée d’autres ».
Il est difficile de faire des prévisions sur la durée de la guillotine technologique car trop de facteurs sont en jeu et la situation change selon les pays. Mais somme toute, la prévision à court terme est peu intéressante. Il y a un point où il pleut et un point où il ne pleut plus. A quoi bon tenter de deviner où est la frontière ? Il suffit de savoir que le changement est irréversible et que dans vingt ans tout ce sera accompli.
Selon le journaliste et chercheur Frédéric Martel, c’est juste cette accélération qui nous empêche de voir le futur, qui génère l’anxiété dans laquelle nous vivons. Aujourd’hui tout va très vite et il est difficile de vivre avec son temps. Il y a 2 ans on n’aurait pas parlé de Twitter, 5 ans on n’aurait pas parlé de Facebook et de Youtube, 10 ans on n’aurait pas parlé de Google et Wikipedia. D’ailleurs, semble lui répondre Sandrini, notre temps est charmant justement « parce qu’il nous permet d’imaginer le futur et de commencer à le construire ».
Examinons alors ce qui changera par rapport à l’espace, en pensant, durant un moment, à la musique qui a déjà dépassé cette phase. Si « nos étagères sont vides de cd et de disques vinyles » écrit Mauro Sandrini : « nos journées ne sont pas vides de musique ». Au contraire, la consommation de musique a augmenté.
Grâce à leur immatérialité, les ebooks ne devraient plus être vendus en librairie, mais partout. « Le magasin online est comme un étal qui peut être placée dans les endroits les plus propices, ceux où passent le plus de gens » soutient Antonio Tombolini de Simplicissimus: en échange d’une place et d’un lien dans une page précise du réseau, vous donnez des pourcentages sur les ventes. Bref, sur l’étal virtuel, publicité et vente du livre coïncident.
Avec le digital il n’y aura plus les surplus des retours et des excédents. « Notre édition et nos librairies étouffent de la surabondance d’offre (en Italie il y a 2900 maisons d’éditions qui publient 61.000 titres par an). Et cela perdure même si 6 titres sur 10, ne vendent pratiquement pas une copie » : explique Francesco Cataluccio dans son livre … et nous les livres, qu’allons nous devenir? Dans le monde aujourd’hui on vend 3 milliards de livres par an, ce qui comporte l’abattage d’environ 9 millions d’arbres. Alors l’épargne de cellulose laissera plus de place aux forêts.
Mais de quoi vivrons les écrivains ? Le spectre du livre gratuit tourmente leur sommeil. Et comment les blâmer si ce qui est en jeu est exactement la propriété intellectuelle ?
D’un autre coté, il est difficile d’aller contre la nature et la philosophie d’Internet, selon laquelle l’information est gratuite, écrit encore Cataluccio: « Tous ceux qui essaient de faire payer ce qui passe dans le réseau sont refusés, ou marginalisés, ou violés dans leur droit ».
Une étude effectuée par Cerioli et Re Franceschi de l’Université Catholique, révèle que 46% des titres les plus vendus en librairie est disponible en version pirate et que les livres les plus piratés sont ceux qui n’existent pas en format digital, ou qui ont un prix élevé.
De toute façon le prix des ebooks se réduira drastiquement , grâce à la disparition de l’intermédiation des éditeurs, typographes et libraires. L’édition digitale est pratiquement à coût zéro. Si le livre coûte moins cher, le pourcentage que recevra l’auteur sera plus grand. Mais si aujourd’hui, un livre est vendu 20 euros, demain  il coûtera 1, les gains seront bien moindres.  Cela pourra être une solution pour ceux qui écrivent des best-sellers, mais comment feront les autres pour vivre ?
Sandrini observe que le marché discographique s’est écroulé avec l’arrivée du format MP3 et maintenant que les gens n’achètent plus de disques, la plupart des musiciens vivent grâce aux concerts. Les grands perdants de tout cela sont les producteurs de disques. La musique devient un moyen de vendre les concerts et pas le contraire.
Ce renversement révolutionnaire est difficile à digérer, mais même Cataluccio est d’accord: « Les écrivains et les essayistes ne gagneront plus leur vie grace à la vente de leurs textes (qui circuleront de plus en plus gratuitement dans le réseau qui deviendra une vitrine de leur talent), mais avec des lectures publiques et des conférences payantes. On retournera à la pratique des Aèdes, les “sublimes jongleurs” comme Homère ou Ariosto, qui déclamaient les oeuvres à la cour, ou dans les places et ne vivaient pas certes des droits des textes ». Qui sait, peut être que la prolifération de festivals littéraires, quelques-uns même payants, est un premier pas dans cette direction.
Je ne sais pas si les écrivains retourneront faire les jongleurs, mais il est sûr que le rapport entre auteur et lecteur est en train de changer. Si jusqu’à maintenant ils étaient sur des routes parallèles qui ne se rencontrent jamais, ils se rencontreront désormais et pourront développer un rapport direct et plus égalitaire. Il suffit de jeter un coup d’œil à ce qui se passe sur Facebook et d’autres social-networks pour s’apercevoir que l’écrivain « devient amis » de ses lecteurs, les renseigne de chaque initiative qui le concerne, dialogue avec eux, leurs montre les photos de ces voyages. Le champ relationnel acquiert une nouvelle valeur : la communauté des semblables qui dialoguent parmi eux est le nouveau lobby. D’autant plus que, n’ayant pas de limites physiques, l’offre digitale se propage incommensurablement: il faut quelqu’un qui choisisse, qui sélectionne, qui devienne garant de la qualité. Et aujourd’hui un message sur Facebook, un twitt, ou le post d’un blogger compte plus que le jugement d’un critique littéraire. On a confiance en celui que l’on connaît, en celui qui fait partie de sa propre communauté.
Avec l’ebook il n’y a plus le problème de la longueur minime. Un livre ne doit plus comporter un minimum de pages (puisqu’elles n’existent plus et alors les romans finissent d’un coup car on ne se rend pas compte que l’on est en train d’arriver à la fin). Il est possible de vendre aussi des contes brefs, ou des chapitres, ou des poèmes: un peu comme  sur iTunes, où l’on vend des morceaux de musique individuels.
Une autre caractéristique que le livre électronique a hérité d’Internet (en étant faits de la même pâte) est qu’il peut être retouché et modifié. On peut non seulement corriger des coquilles, mais aussi faire des transformations radicales et des adjonctions, sans frais. Cela, selon Cataluccio, change la nature du livre qui, d’une œuvre fermée, devient une œuvre ouverte et modifiable.
Ensuite, grâce à Internet, l’œuvre peut même devenir collective. Selon Piotr Kowalczyk, expert en auto-publication, la chose la plus intéressante à propos de l’auto-publication, ce n’est pas une personne qui travaille toute seule, mais des groupes de personnes qui travaillent ensemble: la communauté des écrivains s’aidant les uns les autres. Par exemple An Indie Call To Action est un service qui permet de mettre online son propre texte et d’autres écrivains lui font l’édition, paragraphe par paragraphe. Il se crée ainsi une hiérarchie en tête de laquelle on trouve ceux qui font le plus d’interventions. Autrement, sur Twitter, il y a Friday Flash qui sert à incrémenter la visibilité de celui qui écrit. Chaque vendredi, les écrivains mettent en commun de brèves histoires. Ceux qui sont en tête de la liste de Friday Flash, sont ceux qui écrivent les meilleures histoires. Par exemple Joanna Penn, avant de publier son livre, a aidé pendant deux ans d’autres écrivains. Ensuite ceux-là, reconnaissants, l’ont aidée à vendre le sien. Lorsqu’en février, elle a publié Pentecost, 24 heures après elle était dans le classement des 1000 bestsellers de la vitrine de Kindle.
Mais cela ressemble à une chaine de saint Antoine des écrivains ! Sans la sélection d’un éditeur, n’y-a-t-il pas le risque d’une surproduction de “vanity books”, c’est à dire de livres payants créés pour le désir de prestige littéraire ?  Non, dit Kowalczyk, car Internet fait la sélection et seulement les meilleurs textes sont achetés, ou téléchargés.

Ainsi l’Internet n’est pas le paradis terrestre de l’auto-publication et l’auto-publication n’est pas la solution à tous les problèmes parce qu’ensuite, les livres, il faut les vendre. Mais, dit Mauro Sandrini, même la négociabilité n’est plus un critère. Elle n’était même pas un critère exclusif pour l’édition de papier, vu que souvent à côté d’un bestseller, l’éditeur publiait des livres de qualité, moins ciblés pour le grand public. Sur Internet chaque livre peut avoir son petit et grand marché. On peut vendre peu de copies de nombreux livres, ce qui équivaut  à en vendre beaucoup d’un seul. Sur Internet même le sujet le plus obscur trouve son public. Comme le soutient Antonio Tombolini : il n’existe pas de livres épuisés, un ebook est éternel.

 

Redattrice in programmi Rai, pubblicista, story editor e producer di serie tv, prima in Rai, poi a Mediaset. Scrivo tanto. Nel 2011 ho creato Cronache Letterarie.

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